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Suppression d’un jour férié religieux : un pas de plus vers le chaos.

 

Cécile B. Loupan, écrivain, conseillère pédagogique

Suppression d’un jour férié religieux : un pas de plus vers le chaos

Suppression du Lundi de Pentecôte, un pas de plus vers le chaos ?

La décision de supprimer le lundi de la Pentecôte en tant que jour férié est révélatrice à plus d’un titre. En 2002, Régis Debray publiait à la demande de Jack Lang, alors ministre de l'Education nationale, un rapport consacré à "L'enseignement du fait religieux dans l'école laïque". Il y soulignait avec force l'impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui le corps enseignant, mis dans la situation impossible de transmettre notre culture sans aborder l’héritage religieux qui l’a structurée. Debray voit dans cette déculturation la marque du déclin, d’autant plus dangereuse qu’elle porte en elle le ferment d’un chaos social aux conséquences imprévisibles : « C’est la menace de plus en plus sensible d'une déshérence collective, écrit Debray, d'une rupture des chaînons de la mémoire nationale et européenne où le maillon manquant de l'information religieuse rend strictement incompréhensibles, voire sans intérêt, les tympans de la cathédrale de Chartres, La Crucifixion du Tintoret, le Dom Juan de Mozart, le Booz endormi de Victor Hugo, et La Semaine sainte d'Aragon. C'est l'aplatissement, l'affadissement du quotidien environnant dès lors que la Trinité n'est plus qu'une station de métro, les jours fériés, les vacances de Pentecôte et l'année sabbatique, un hasard du calendrier. C'est l'angoisse d'un démembrement communautaire des solidarités civiques, auquel ne contribue pas peu l'ignorance où nous sommes du passé et des croyances de l'autre, grosse de clichés et de préjugés. C'est la recherche, à travers l'universalité du sacré avec ses interdits et ses permissions, d'un fonds de valeurs fédératrices, pour relayer en amont l'éducation civique et tempérer l'éclatement des repères comme la diversité, sans précédent pour nous, des appartenances religieuses dans un pays d'immigration heureusement ouvert sur le grand large. »

Et la réponse de l'Etat à ce cri d’alarme terrifiant est la suppression de jours de congé à caractère religieux ! Pourquoi ? Parce que la France est déchristianisée de toute manière ? Parce que personne ne sait plus ce qu’est une fête religieuse ? Suivons cette logique et débaptisons les stations de métro, à Paris ! Et les rues aussi, tant qu’on y est, puisque cela ne dit plus rien à personne ! C’était qui encore Saint-Placide ? Et Saint-Germain ? Mais que faire alors des cathédrales ? Des temples de la déesse Raison, peut-être ? Et de toutes ces croix dont nos villes sont hérissées ? Et de ces églises et chapelles qui, jusque dans les moindres hameaux, interpellent inlassablement les Français : "D'où viens-tu ? Où vas-tu ?"

Quel est donc le but poursuivi par les auteurs de cette suppression du lundi de Pentecôte ? De ce lundi-là, justement !

Soyons pragmatique, nous dit-on, il y a trop de congés au printemps, les ponts se multiplient, les entreprises en souffrent. Soit. Mais pourquoi prendre un congé commun à tous, plutôt qu'un de ces jours chômés qui découlent de la loi sur les 35 heures ? Il y en a deux chaque mois ! Pourquoi ne pas renoncer à l'un d'entre eux ? Curieux n’est-ce pas que personne n’y ait pensé…

En réalité, le projet de sacrifier le lundi de Pentecôte n’a rien d’anodin. Il est même grave en ce qu’il s’attaque à la cohésion sociale qu'apportent les congés nationaux qui, comme les dimanches, nous donnent le sens du rythme partagé par l’ensemble du pays. Que devient la vie des familles, quand les pauses qui structurent l’année sont réduites ? Nos gouvernants ignorent-ils toujours que l'absence des parents est une des causes principales de la délinquance juvénile ? Et s’ils ne l’ignorent pas, comme osent-ils nous proposer la suppression de l’un de ces jours où les familles sont assurées de se retrouver ? Pour satisfaire ces entreprises qui travaillent le dimanche et les jours fériés et qui sont, chaque jour, plus nombreuses ? Comment ne songent-ils pas que ces dérégulations croissantes contribuent fortement à l’aggravation du chaos social que chacun peut constater et qui rend dérisoires les bénéfices engrangés à court terme.

Consacrons ce jour de travail à nos vieux, nous dit-on. Sacrifions-leur ce jour de congé ! Un jour sur trois cent soixante-cinq ? Alors que nos vieux, parqués, oubliés, crèvent de solitude et de tristesse à longueur d’année. Ce n’est pas de la suppression d’un jour de congé qu’ils ont besoin, c’est de notre présence. Et la Pentecôte est justement le week end prolongé le plus utilisé pour les réunions familiales ! Ce n’est pas notre argent qui leur manque, c’est notre amour. Chacun sait que la somme récoltée par cette journée de travail supplémentaire sera loin de couvrir les dépenses nécessaires. Et nous découvrons avec effroi le montant colossal que représente le « travail bénévole » accompli par les familles unies, celle où le lien entre les générations n’est pas rompu. Les morts de cet été, réclamés par personne, enterrés dans la fosse commune, sont autant de reproches jetés au visage bronzé et souriant de notre société hédoniste où l’ « épanouissement » se paie par l’abandon du plus faible.

Ce lundi n'est pas une fête liturgique, nous pouvons y renoncer, nous dit-on aussi. En Italie, par exemple, ce n’est pas un jour de congé.

La France a une histoire et un passé uniques. Refuser d’en tenir compte, revient à la priver de sa mémoire. Les fêtes chrétiennes telles que Noël, Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, l’Assomption ou la Toussaint qui rythment la vie des Français, sont les piliers du christianisme. L’Italie a préféré célébrer ses saints, la France a choisi d’insister sur l’essence du message évangélique. Un siècle de révolutions a déterminé ce choix qui a fini par apaiser la haine et ramener la concorde. La volonté de supprimer ces jours de paix révèle la volonté de revenir sur un accord qui est aussi le socle de notre harmonie sociale.

Quant à l’argument selon lequel la Pentecôte a lieu le dimanche et non pas le lundi, il ne tient pas compte que, depuis la nuit des temps, l'importance d'une fête se mesure au nombre de jours chômés. Certes, cette fête particulière qui clôture la période pascale a lieu le dimanche. Mais son prolongement au lundi est une respiration qui permet de participer à des pèlerinages, à des retraites, d’organiser des réunions familiales. Nous vivons une époque où le temps dont nous avons besoin pour réfléchir, méditer, contempler, est sans cesse grignoté. Or ce jour supplémentaire qui suspend le temps nous aide à prendre conscience du sens de la Pentecôte. Son sens ? Elle célèbre la venue du Saint Esprit, c'est-à-dire de l'amour divin qui unit l'humanité, faisant de nous des frères et soeurs, par-delà nos différences et nos antipathies, par-delà les conflits et les haines. N'est-ce pas la fête dont nous avons le plus besoin, aujourd’hui ? Ne faudrait-il pas, au lieu de la supprimer, en expliquer le sens à nos enfants, montrer qu'elle s'adresse à tous ?

A supposer que la motivation de nos décideurs soit celle qu’ils avancent publiquement, l'impact symbolique de cette suppression ne pourra jamais être compensé par l'argent récolté. Et quel dommage de voir la compassion instrumentalisée de cette manière, et ce alors que notre avenir commun dépend plus que jamais de la réaffirmation du sens des choses.

Cécile B. Loupan
Conseillère pédagogique